Chester Himes : Plan B
05/03/2026
Chester Bomar Himes (1909-1984) est un écrivain américain. Après des études à l’université d’Ohio State, il passe sept ans au pénitencier de l’Etat d’Ohio pour vol à main armée. C’est là qu’il écrit son premier roman pour devenir l’une des voix majeures du roman noir et un témoin implacable des fractures raciales et sociales de l’Amérique. L’écrivain est surtout connu pour sa série de polars avec Ed Cercueil et Fossoyeur Jones. En 1953 il quitte les Etats-Unis pour s’installer définitivement en Europe, où il meurt à Alicante en Espagne.
Plan B écrit entre 1967 et 1972, qui vient d’être réédité, est le dernier roman, resté inachevé, de l’écrivain. Un roman puissant et déconcertant.
New York, Harlem. Ed Cercueil et Fossoyeur Jones, nos deux flics, sont dépêchés sur une scène de crime, un Black vient d’assassiner sa femme et git au sol drogué jusqu’aux yeux mais parvient à déclarer qu’il s’est défendu face à une épouse agressive, la tuant avec un fusil de guerre (M14) reçu d’il ne sait pas qui par un livreur… Cette courte entrée en matière dérive vers différents épisodes, sans liens réels apparents si ce n’est de nous montrer les formes qu’a pu prendre le racisme et la ségrégation dans la société américaine, de la fin de la Guerre de Sécession aux débuts du XIXème siècle. Puis retour au présent, où un Noir armé d’un même M14 abat froidement des policiers de sa fenêtre d’immeuble, ce qui va déclencher un carnage général avec l’arrivée de renforts policiers et d’un tank ! Harlem est à feu et à sang, ce qui déclenche une guerre raciale dans toute l'Amérique. Au racisme blanc - celui des fantasmes sexuels et de la culpabilité - répond tout à coup un racisme noir : celui de la violence pure, les Etats-Unis sombrent dans l'apocalypse.
Déconcertant j’ai dit et ce à tous points de vue. Par sa construction le roman semble nous égarer, les nombreux épisodes du passé paraissent sans rapport évident avec ce que je pensais lire (une intrigue classique avec nos deux lascars), d’ailleurs les deux ne reviendront plus dans le roman après l’introduction ; excepté, et là je ne vais pas gâcher votre lecture, seulement vous surprendre, dans quelques pages retrouvées dans les manuscrits de l’écrivain et rajoutées en bonus après la « fin » du récit, Ed Cercueil et Fossoyeur Jones meurent, marquant la fin tragique de leur saga et symbolisant l’échec de toute tentative de résolution pacifique des tensions raciales. A tous ces points plus qu’étonnants, rajoutons des épisodes sexuels assez crus et de la violence carabinée à la Tarentino.
Je tiens néanmoins à préciser que l’ensemble du roman, d’une noirceur épouvantable, nous est contée sur un mode plutôt humoristique (« Elle avait une silhouette à vider les burettes d’un prédicateur »), moqueur quand Himes joue sur les fantasmes des Blancs quant aux capacités et dimensions des organes sexuels des Noirs, à moins que les épisodes violents ne deviennent carrément loufoques par leur extravagance. Tout est dans la démesure.
La lecture terminée, ce qui semblait éparpillé trouve pourtant une cohérence : Chester Himes en revenant dans le passé nous montre l’accumulation de rancunes supportées par le peuple Noir, ses souffrances et ses humiliations, tout cela bouillonnait sous le couvercle de la marmite et d’un coup, ça explose, trop c’est trop, l’éruption vengeresse et libératrice se déchaîne dans le soulèvement armé de la communauté noire de Harlem. Si le roman explore la légitimité de la violence comme réponse à l’injustice raciale, il en pointe aussi les limites et l’impasse, soulignant l’absence de solution politique viable.
Bien qu’inachevé, un roman qu’il faut absolument avoir lu.
« La seule chose qui nous manque, c’est la blancheur de la peau. Alors il nous faut imiter le groupe dominant comme l’ont fait tous les autres groupes minoritaires de l’histoire du monde. Mais, contrairement à la plupart des groupes minoritaires, même lorsque notre imitation confine à la perfection, nous ne pouvons pas entrer dans le groupe majoritaire et nous y intégrer, car il reste cette barrière infranchissable de la peau, qui nous singularise et nous différencie de la plupart des autres groupes minoritaires, à toutes les époques de l’histoire. »
Chester Himes Plan B Gallimard L’Imaginaire - 240 pages -
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Hélène Devaux Minié
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