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05/11/2026

Martin Harníček : Viande

Martin Harníček Martin Harníček est né en 1952 dans la Tchécoslovaquie communiste. Au début des années 80 il écrit quelques courts romans qui lui valent une certaine notoriété dans les milieux dissidents et underground. Harcelé par le régime pour avoir signé la Charte 77 (un appel qui dénonce le processus de mise au pas ayant suivi le Printemps de Prague), il s'exile en Allemagne en 1983, où il vit encore aujourd'hui. Viande, roman datant 1981, a été traduit chez nous en 2024.

Un pays et une ville anonymes, un narrateur sans nom, bienvenue dans ce monde où il n'existe plus ni animaux ni végétaux, où la seule nourriture disponible est la viande humaine, le plus souvent mangée crue. La vie s'organise autour des halles, une immense boucherie contrôlée par une caste de policiers armés de piques qui abattent quiconque commet un faux pas - et les occasions de manquer aux lois sont nombreuses – afin d’approvisionner le marché en viande.

Une dystopie cannibale.

Le roman nous entraine dans le parcours dramatique du narrateur s’efforçant de survivre dans un monde où la vie ne tient qu’à un fil, un struggle for life riche en enseignement pour le lecteur.

Quand débute le roman, notre homme est un gars bien mal barré, il n’a plus d’abri, rasé par les autorités, et n’ayant plus de logement il n’a pas droit aux tickets d’alimentation, bref il est dans une sale galère. A ses risques et périls il va entrer dans les halles, observer le mode de fonctionnement interne, avec ses trois classes d’étals, de la viande de première qualité toute fraiche, à la troisième où les morceaux sont en putréfaction ; les rondes policières qui abattent sur place les resquilleurs, ceux qui se regroupent à partir de deux… ; les tire-au-flanc, gens vautrés sur le sol (« ils étaient allongés sur le sol tandis que les autres visiteurs passaient près d’eux ou les enjambaient ») dont il va bien vite réaliser qu’ils collaborent avec la police, dénonçant les contrevenants en échange d’un morceau de viande, fin du fin (fin de la faim ?) cuite ! Cette découverte illumine son existence et décide de sa vocation, lui aussi sera un tire-au-flanc. Mais victime à son tour de la délation, il doit fuir la ville...

Le livre s’attaque ouvertement au totalitarisme. Le régime ne se contente pas d'opprimer, il façonne les esprits et le rapport aux autres. Il est interdit de sortir de la ville, dans ce monde clos sans lien avec l’extérieur car les policiers se doutent bien que si les gens apprenaient ce qui se passe à l’extérieur, cela « aurait signifié la fin de leur règne » (le bloc communiste d’alors), où des lois liberticides multiples sont sanctionnées par la mort et font de chacun un pion sans autonomie et un futur morceau de bidoche pour les autres, la seule préoccupation de chacun c’est de trouver ce morceau de viande qui les tiendra en vie pour une journée, et demain de reprendre cette recherche infernale.

Quand aucune issue positive n’est envisageable, la collaboration et la délation paraissent la seule porte de sortie possible, le narrateur va incarner le type même du fonctionnaire zélé d'un système destructeur, avant d'en être victime à son tour, lors d’un épilogue qui pourrait s’annoncer salvateur pour lui, mais qu’aveuglé et « robotisé » par son passé, il ne saura profiter.

Un roman globalement réussi mais avec des défauts. Sur le fond, condamnation du totalitarisme, rien à dire. Sur la forme, ce cannibalisme, j’ai trouvé cela original et pas mal ; oui, c’est horrible mais plus par l’idée et le cinéma que le lecteur s’en fait que par les scènes du roman, pas de descriptions de dépeçages ou autres répugnantes pratiques, mettez votre imagination en veilleuse et contentez-vous du texte froid, ce qui n’est déjà pas rien par rapport à l’évolution psychologique du narrateur qui lentement va entrer dans le jeu du pouvoir en place. Ca c’est réellement effrayant.

Ce que je n’ai pas aimé, ce sont les répétitions, de scènes et de situations, parfois elles sont compréhensibles pour appuyer le propos d’un écrivain mais là, ça m’a semblé du tirage à la ligne. Par contre j’ai beaucoup aimé la fin du livre, quand le narrateur sort de la ville et tout ce qui va s’en suivre, donnant dans un premier temps une autre tonalité au récit.  

Lisez ce roman, ne vous laissez pas abuser par son aspect repoussant, ce n’est qu’un paravent, la vérité est derrière.

 

« Lorsque j’entrai dans les halles, sans le moindre ticket, je ne me dirigeai ni vers la première, ni vers la seconde classe : j’allai tout droit déambuler en troisième, où je pouvais me sentir au moins un peu plus en sécurité étant donné les dimensions de l’endroit et la foule qui s’y trouvait. Sans ticket, bien évidemment, je n’avais absolument pas le droit d’être là. Mais j’avais faim et envie de me régaler au moins à la vue de ces morceaux de chair qui empestaient et que les bouchers, dans leurs uniformes rouges, débitaient savamment en morceaux plus petits pour ensuite les distribuer à ceux qui souhaitaient échanger leurs tickets contre cette nourriture en putréfaction. »

 

Martin Harníček Martin Harníček    Viande   Monts Métallifères   - 187 pages - 

Traduit du tchèque par Benoît Meunier

Commentaires

Figure-toi que je n'ai même pas pensé à le proposer, quand j'ai fait paraître mon billet, comme participation à l'activité urbaine, alors qu'avec le recul, ça me paraît en effet évident...
J'avais lu en effet que ce roman est une critique du totalitarisme, mais ce qui m'a surtout frappée, c'est la manière dont il exacerbe les effets psychologiques, voire existentiels, du système sur l'individu.

Écrit par : Ingannmic | 05/11/2026

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