04/06/2026
Jérôme Ferrari : Très brève théorie de l’enfer
Jérôme Ferrari, né en 1968 à Paris, est écrivain et traducteur. Il a fait une partie de ses études à la Sorbonne, où il obtint la licence de philosophie de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Ses parents sont originaires de Fozzano et de Sartène, et il a lui-même vécu en Corse et enseigné la philosophie au lycée de Porto-Vecchio, puis enseigné au lycée international Alexandre-Dumas d'Alger, au lycée Fesch Ajaccio et au lycée français Louis Massignon d'Abou Dhabi. Il enseigne depuis la rentrée 2025 en hypokhâgne B/L au Lycée Voltaire à Paris. Jérôme Ferrari a obtenu le prix Goncourt 2012 pour son livre Le Sermon sur la chute de Rome. Très brève théorie de l’enfer, son nouveau roman, vient de paraître.
La narrateur, Corse et jamais nommé mais qui a beaucoup de points communs avec l’écrivain, est professeur de français dans le secondaire. Lassé des congénères de son île et des touristes il profite d’une occasion pour accepter un poste en Algérie, pays néanmoins encore peu sûr après son indépendance. Là, il a un coup de foudre pour une collègue, Nardjess, qui se refuse à lui sans un mariage auquel il consent mais qui l’oblige à se convertir à l’islam. Une série d’attentats le pousse à quitter le pays avec sa femme et leur jeune fille, Afsaneh, et c’est à Abou Dhabi qu’il les entraine, vers ce qui ressemble au paradis, grand appartement avec vue, salaire élevé, une bonne, Kaveesha, travailleuse immigrée sri-lankaise à son service. Un paradis qui s’avèrera un enfer… et finira mal.
Un roman qui s’attaque au déracinement et à l’exil, ou le mythe de l’herbe qui serait plus verte dans le pré du voisin, à travers le destin de deux êtres diamétralement opposés, le narrateur, européen de la classe moyenne et expatrié volontaire, et Kaveesha qui en bavera toute sa vie, exilée pour gagner sa vie et espérer revenir au pays, nantie, vivre la fin de son âge. Jérôme Ferrari explore les tensions entre expatriés privilégiés et travailleurs immigrés, révélant les impasses de la bonne conscience occidentale.
Abou Dhabi qui paraissait édénique est en réalité un monde qui n’offre ni repères ni véritable intégration pour l’un comme pour l’autre, à des degrés divers. L’exil devient à la fois physique et moral, et l’auteur montre comment il peut mener à la désillusion et à la solitude. Une solitude aussi bien vis-à-vis des autres qu’au cœur du couple. Le roman souligne l’échec des tentatives de compréhension, que ce soit entre les expatriés et les autochtones, entre les membres d’un couple, ou entre les classes sociales.
Un très bon roman, porté par le style lyrique de l’écrivain que certains pourront trouver trop appuyé mais qui moi m’a réjoui, y retrouvant tout ce qui fait la beauté de la langue française, ponctué de quelques réflexions philosophiques (« Nos enfants ne nous aiment pas comme nous les aimons. Nous devons bien accepter l’ordre des choses mais c’est une leçon bien douloureuse à recevoir »).
« Mais la désolation de Nardjess me renvoyait à ma propre solitude, la solitude des imposteurs dans laquelle, je m’en rendais bien compte, j’étais reclus depuis longtemps car, même si je m’étais bercé de l’illusion que j’éprouvais un vif intérêt pour mes semblables, en réalité ils m’indifféraient totalement, surtout quand ils étaient dépourvus de toute dimension exotique – et rien n’est plus volatil que le parfum de l’exotisme qui finit toujours par devenir mortellement familier -, la compagnie de mes collègues me pesait au plus haut point(…) et je vivais chaque conversation, chaque sourire échangé comme les manifestations du mensonge radical qui fonde et corrompt les relations humaines. »
Jérôme Ferrari Très brève théorie de l’enfer Contes de l’indigène et du voyageur Actes Sud - 150 pages –
06:00 Publié dans Français, ROMANS | Tags : jérôme ferrari | Lien permanent | Commentaires (2) |
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