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22/01/2026

Lionel Shriver : Hystérie collective

Lionel Shriver, Lionel Shriver, née Margaret Ann Shriver en 1957 en Caroline du Nord, est une femme de lettres et journaliste américaine. Elevée dans une famille très religieuse, son père est pasteur presbytérien, elle change de prénom à l'âge de 15 ans, s'identifiant comme un garçon manqué et se sentant plus à l'aise au milieu de ses frères avec un prénom masculin. Lionel Shriver fait ses études au collège Barnard ainsi qu'à l'université Columbia. Elle vit ensuite à Nairobi, Bangkok, Belfast, Londres avant de s'installer à Lisbonne. Elle est l'auteure de plus d'une quinzaine de romans et Hystérie collective, son dernier ouvrage vient de paraître.

Je ne sais pas si ce sera le roman de l’année, mais c’est un EXCELLENT bouquin. Tellement bon qu’il m’a mis dans un état d’exaspération durant toute ma lecture, moi qui d’habitude garde toujours beaucoup de recul avec ce que je lis.

Aux Etats-Unis entre 2011 et aujourd’hui. Pearson, la narratrice, professeure d’anglais dont nous lisons le journal des évènements, est une femme dont la vie va être bouleversée par l’essor du mouvement pour la Parité Mentale. Ce mouvement, devenu tout-puissant, prône l’idée qu’il n’existe aucune inégalité intellectuelle, tout le monde est considéré comme intelligent, et toute forme de discrimination envers la "bêtise" est assimilée à un crime de haine (« Le fait de savoir quelque chose revenait à affirmer une supériorité par rapport à une personne qui ne le savait pas, et qui risquait ainsi d’être stigmatisée comme stupide »). Les notes, les examens et les entretiens d’embauche sont strictement encadrés, voire supprimés, les mots sont surveillés voire interdits comme stupide, idiot, bête, méritocratie etc.

Les conséquences sur la société sont considérables, les élèves et les étudiants n’étudient plus puisque tout le monde est de même intelligence, dans les entreprises jusqu’aux plus hautes fonctions de l’Etat, les imbéciles ont la priorité pour les promotions et les postes, de jeunes chirurgiens sans compétences vous opèrent et « les accusations de faute professionnelle médicale étaient systématiquement rejetées par les tribunaux au motif qu’elles suintaient l’intolérance cognitive. »  

Pearson, esprit rebelle, va tenter de combattre cette hystérie mais les conséquences seront énormes : sa fille cadette la dénonce à sa Championne de la Parité Mentale, son compagnon élagueur, finira estropié blessé par un employé incompétent puis opéré par un chirurgien bien nul, elle et lui au chômage, les enfants placés dans des familles d’accueil, notre héroïne devenue SDF et tout au long du roman nous suivrons le « duel » entre Pearson et son amie d’enfance Emory, présentatrice de la télé qui elle adhère à la Parité, revendiquant le côté pragmatique de son attitude, pour s’éviter les ennuis et favoriser sa carrière qui va effectivement bondir en popularité.

Je vous laisse découvrir la fin qui ressemble à une victoire à la Pyrrhus ?

Lionel Shriver dresse un réquisitoire terrible face à cette société devenue de plus en plus oppressive et irrationnelle, une critique acerbe de la bien-pensance, du politiquement correct et de la "cancel culture", en poussant à l’extrême les dérives d’une société obsédée par l’égalité à tout prix et l’effacement des différences individuelles. Cette Amérique où la liberté de pensée et la méritocratie sont sacrifiées au nom d’une égalité illusoire, crée un monde à la fois cynique, pathétique et effrayant où Pearson oppose une forme de résistance face à l’hystérie collective et à la perte de sens critique. Avec cette fable satirique, Shriver interroge le déclin de l’empire américain, la montée des populismes et la perte de repères intellectuels, en écho à l’ère Trump et aux débats actuels sur l’intelligence, la liberté d’expression et la démocratie.

 

« Vous pensez qu’on nous considère comme faisant preuve d’une équité éblouissante et enviable ? Non, on est la risée du monde ! La Chine et la Russie nous considèrent comme des attardés. Et ils ont raison ! On est des demeurés ! La Parité mentale est demeurée et quiconque y adhère est demeuré – moi aussi, j’en ai peur, pour avoir participé à cette farce ne serait-ce que cinq minutes et encore plus six longues années, alors mea culpa ! Cette institution est attardée, ce pays est attardé et votre professeur est attardée – attardée ! attardée ! attardée ! J’avais les joues brûlantes et je devais être rouge ; je n’avais plus de souffle. La moitié des étudiants étaient partis ou en train de partir. Les autres étaient restés pour filmer ma diatribe avec leur téléphone, un peu comme ces journalistes entreprenants qui avaient figé pour la postérité les moines bouddhistes du Vietnam en train de s’immoler par le feu. »

 

 

Lionel Shriver, Lionel Shriver   Hystérie collective   Belfond  - 335 pages -   

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert